Les abattoirs en France, souffrance humaine oubliée

Abattoir employé

D’un savoir-faire international ou d’une traite barbare selon certains, les techniques d’abattoirs sont le sujet de profondes polémiques. De la maltraitance animale est née une souffrance passée au silence des employés, réduits à des statuts de bouchers. Enquête.

L’odeur de la mort. Les conditions de travail des employés des 960 abattoirs de France sont en grande majorité inhumaine. « Mon métier, tueur en série », résumait Stéphane Geffroy, auteur du livre À l’abattoir. Entourés par des carcasses à moitié vivantes et des hurlements de douleur, les témoins et donc acteurs de ces scènes sanglantes répondent à un principe ancestral depuis la nuit des temps. L’Homme donne naissance à l’animal, il l’élève, le tue et puis le mange. Chaque année, ce même Homme en tue 1,2 milliard pour approvisionner sa population et faire marcher son économie. Et souvent, les techniques de tueries sont profondément contestées. 

Dès 1906, Upton Sinclair dénonce les abattoirs

Les abattoirs dans le sens pur et littéral du terme trouvent leur place dans les lieux dédiés pour ôter la vie à des animaux comestibles, les dépecer puis les livrer aux boucheries et aux supermarchés. Cette technique est née au Moyen-Âge, à Paris, sous le nom de Grande Boucherie. À l’époque, le sang dégoulinait des trottoirs de ces cimetières d’animaux.

De siècles en siècles, les conditions de traitement des animaux se sont améliorées avec la mise en place de normes par Napoléon en 1806. Pourtant, les scandales n’ont jamais cessé de s’enchaîner avec la dénonciation de barbaries et de boucheries inhumaines. Il y en a pour tous les goûts, que ce soit à travers les pages des livres comme le mythique ouvrage d’Upton Sinclair, La Jungle publié en 1906, ou encore Steak Machine de Geoffrey Le Guilcher que CoqEco by ISCPA a pu interroger. Mais en dehors des bavures animales dénoncées par l’association L214, la condition humaine dans ces lieux tabous ne cesse de faire tâche.

L’homme victime de son propre travail ?

« Il y a quelque chose que je ne comprenais pas avec les vidéos de L214. On avait l’impression qu’il n’y avait que des psychopathes », explique Geoffrey Le Guilcher. Alors, pendant 40 jours, il a décidé de se glisser dans la peau d’un employé d’un abattoir en Bretagne. Il se rase alors la tête, utilise son deuxième prénom, Albert, pour intégrer l’usine via une boîte d’intérim. Il se retrouve alors sur la “chaîne boeuf” et parvient à s’infiltrer. « La meilleure façon de ne pas raconter n’importe quoi, c’est de se mettre dans leur peau. Je voulais leur parler sans frein. L214 a révélé le premier tabou avec la condition animale. La souffrance humaine arrive avec son importance énorme. Et les souffrances animales et humaines sont liées. »

Pendant son expérience, ce journaliste indépendant et écrivain a partagé le quotidien des salariés de ce lieu de tuerie, leurs souffrances mentales qui conduisent parfois à la consommation de stupéfiants pour tenir le choc. « J’ai passé un week-end complet à consommer de la drogue », narre-t-il. « Il y a beaucoup de cocaïne, de LSD, d’alcool et des cachets de pharmacie. L’aspect psychologique est clairement nié. Il y a un type précis chez les tueurs. La cadence est telle qu’ils sont dépassés en permanence. Pour tenir, il faut faire comme si c’était autre chose qu’un animal. Certains me disaient que la première fois était terrible. Ils ont la pression du chef qui leur aboie dessus. La plupart sont cassés mentalement et physiquement. Ils sont coincés entre un salaire et une situation qu’ils n’ont pas choisi. La direction est malsaine et il faut une formation bien-être animal pour y être. »

Une journée de 8h non-stop avec 20 minutes de pause et une cadence d’un animal tué à la minute.

Geoffrey Le Guilcher, journaliste indépendant et écrivain

Pour comprendre la souffrance animale, il faut donc se plonger dans la souffrance… humaine. Dans le quotidien des employés, le stress est de rigueur et la peur de ne pas suivre la cadence tout autant. Sous la pression des responsables, dont l’ordre strict est de livrer un nombre précis de pièces animales à la fin de la matinée, certains vivent un enfer. Et le mot est parfois trop faible pour le souligner.

Employés viande
Les employés travaillent ce genre de viande tous les jours avec les cris d’animaux comme fond sonore. (@Pixabay, libre de droit).

« Les tueurs maintiennent une pression insupportable. On nous met en condition pour ne plus réfléchir », poursuit Geoffrey Le Guilcher. « Dans ce contexte absurde et inhumain, quand l’animal se débat et voit ses congénères, il se change en ennemi. Il augmente la difficulté, ce qui engendre des pétages de câbles, illégitimes certes. On parle d’une journée de 8h non-stop avec 20 minutes de pause et une cadence d’un animal tué à la minute. Les abattoirs, on ne peut les comprendre que si on les voit comme un lieu spécial. Ce n’est pas une entreprise normale. »

Les abattoirs restent d’ailleurs « un lieu très militaire ». Pourtant, cela n’empêche pas 960 lieux de tuer 3 millions d’animaux par jour. La France reste l’un des pays les plus meurtriers, et cela se ressent sur le moral des employés. « On est confrontés aux limites de l’être humain. Il y a des gens qui craquent, qui vont à l’infirmerie, donc la chaîne s’arrête. Les chefs sont sévères. Ils sont comme les employés mais avec une pression immense, et les directeurs sont bien plus durs encore. La parole n’est pas libre. On ne parle pas de la souffrance. »

On arrive à certaines extrémités ou maltraitances des employés d’abattoirs puisque l’animal n’est plus qu’un spectre sur patte.

Frédéric Freund, président de l’Oeuvre d’Assistance aux Bêtes d’Abattoirs

Malgré toutes les polémiques qui ressortent, et notamment celles de L214, certains défenseurs de la cause animale n’hésitent pas à le dire. « Entre ce qui s’est passé dans les années 60 et aujourd’hui, il y a une évolution dans le bon sens, heureusement. » Ces propos ne viennent pas de n’importe qui, mais bien de Frédéric Freund, le président de l’OABA (Oeuvre d’assistance aux bêtes d’abattoirs). Pourtant, il y a toujours autant de travail selon lui. 

Car, on le rappelle, si la maltraitance animale est autant un sujet important au cœur de notre société, c’est en grande partie dû aux conditions précaires des salariés des abattoirs. Pour autant, cette souffrance n’est pas justifiée, certes. Mais les défenseurs de la lutte animale le font simplement passer au second plan. Le constat est néanmoins unanime lorsque la question est posée. « On dit souvent que les employés d’abattoirs sont des brutes épaisses, mais c’est faux », résume Frédéric Freund. « Je m’étais rendu dans un abattoir avec un homme qui avait une culture incroyable des films américains des années 50. Il y a de tout, des gens intelligents, d’autres moins. Mais tous les employés sont rarement des gens qui font ça par passion. Je n’ai jamais entendu un jeune qui voulait devenir tueur en abattoir. »

Oublier pour mieux travailler

Après ses deux mois d’immersion, Geoffrey Le Guilcher avait annoncé que 25 % des bêtes étaient mal tuées dans les abattoirs. La cause : la condition physique des salariés. La dépression, le-burn out, la prise de drogue sont des conséquences directes pour les employés les plus âgés. Pour les plus jeunes, irrémédiablement, il s’agit souvent d’un premier emploi ou d’une porte ouverte à un premier salaire.

Viande animale
Accrochées dans l’un des abattoirs de France, les carcasses de viandes font partie du décor. (@Pixabay, libre de droits)

« Si vous êtes un être normal, donc sensible, on ne peut pas tuer à la chaîne des animaux », ajoute Freund. « Les opérateurs le disent. On arrive le matin, on pose nos affaires dans nos casiers et on n’oublie pas de laisser notre cerveau. Ils font un black out total car ils ne veulent pas ramener cette image chez eux. Ils opèrent sans se rendre compte que ce sont des animaux. Le fait de traiter de la matière permet de faire ce métier plus facilement. » Facilement donc ? Difficile de l’imaginer. Paradoxe.

Les effets psychologiques pour les employés d’abattoirs sont énormes

Barbara Boyer, membre L214

Parler des abattoirs sans rencontrer L214, ce serait comme parler du Made in France sans visiter CoqEco by ISCPA. Créée en 2008, l’association s’engage pour la lutte animale. Depuis quelques années, les spécialistes se sont infiltrés dans les abattoirs pour dénoncer de terribles litiges, mais nous y reviendrons la semaine prochaine. Les membres du groupe dénoncent fermement les maltraitances animales et veulent continuer de mettre en lumière ces bavures. Pourtant, la souffrance humaine reste un sujet important, mais souvent mis en retrait sur les vidéos chocs. Comme si les employés de tuerie étaient de parfaits psychopathes. 

« Quand on s’intéresse aux animaux et à la façon d’être traité, on ne peut pas passer à côté de la condition humaine », explique Barbara Boyer, membre de L214. « Je pense que c’est un métier des plus difficiles, de manutention, on travaille dans le froid, c’est très précaire. » Elle résume d’ailleurs ce travail tellement méconnu. « Ce sont des personnes qui doivent tuer. Ce n’est vraiment pas anodin. » Et tout naturellement, « les effets psychologiques pour les employés d’abattoirs sont énormes. Il y a beaucoup de troubles musculo-squelettiques pour ces salariés. Cela ne peut qu’empirer la manière dont les animaux sont traités ». 

Alors, avec tous ces scandales dénoncés, les abattoirs de France ont mis en place l’équivalent d’un dispositif de silence. Impossible donc de rentrer dans un lieu pareil sans être employé, représentant ou responsable officiel. CoqEco by ISCPA a d’ailleurs contacté une cinquantaine d’abattoirs pour réaliser une visite et se rendre compte de la chose. Mais impossible de rentrer, les réponses sont les mêmes : « avec toutes les vidéos de L214, on ne prend plus de risques », nous avait par exemple répondu une tuerie dans le Rhône. Simple échantillon en France d’un savoir-faire international, l’abattoir de Bretagne dans lequel Geoffrey Le Guilcher s’était infiltré avait déployé de grands murs autour du lieu de tuerie, suite aux accusations de maltraitance. Symbole qu’un tabou se cache au quotidien, et que les animaux souffrent tout autant, si ce n’est plus que les Hommes.

À suivre…

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